L'EMDR, des yeux pour guérir*

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Interview de Ghylaine Manet, psychanalyste, hypnothérapeute, praticienne EMDR-Europe.

Femmes.nc : Qu’est-ce que l’EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing : Désensibilisation et retraitement de l’information par les mouvements oculaires) ?

Ghylaine Manet : La thérapie EMDR a été découverte en 1987 par une psychologue américaine, Francine Shapiro, membre du Mental Research Institute de Palo Alto. L’EMDR permet de recoder des images, des perceptions douloureuses bloquées, par exemple après un choc traumatique : deuil, rupture, accidents, harcèlement moral, violences conjugales, agression sexuelle… Le traitement de l’information est un phénomène naturel de « digestion » des évènements de vie ou de souffrances existentielles et permet une baisse et donc une remise à niveau des émotions, une résolution des déséquilibres psychocorporels, une intégration de « souvenirs » pathogènes dans la mémoire, qui cessent ainsi d’être douloureux, une restauration de l’estime de soi.

Comment se déroule une séance ?

Le praticien EMDR aide le patient dans son processus de guérison en devenant son partenaire pour un voyage destiné à éliminer le traumatisme passé, bloqué dans son système nerveux. Avant d’utiliser la technique de l’EMDR à proprement parler, vous développez une anamnèse (une séance au moins) : le praticien doit s’informer du parcours du patient , de sa motivation, pose des questions précises au début de la séance et identifie la demande, les symptômes du patient. Plus ces questions seront ciblées, plus le traitement sera efficace. L’intuition du psy et son expérience jouent aussi. Il va sentir ce qui est sous-jacent. L’anamnèse est donc très importante. Il faut aller très vite au point « névralgique », la scène source. Attention : le praticien doit identifier la « fenêtre de tolérance » de son patient. Il doit être formé à la psychopathologie pour ne pas s’engouffrer dans une thérapie qui va réveiller des symptômes psychiatriques comme la paranoïa par exemple. De la même façon, si la personne est dépressive, il faut traiter quelque temps la dépression avant de pratiquer les séances de l’EMDR.

Après l’anamnèse, on rentre donc dans le « concret »…

Oui, nous procédons ensuite à l’établissement par le patient d’un lieu sûr, protégé, qu’il trouve avec plus ou moins de difficultés après une dizaine de minutes. C’est avec ce lieu sûr que nous ancrons la confiance et la sécurité. J’utilise une autre technique issue d’hypnose clinique pour renforcer cette image : c’est un geste particulier comme la fermeture du poing ou la pression de deux doigts qui coupe les phénomènes d’angoisse et de diaphragme bloqué et fait revenir instantanément le calme et la paix intérieure non seulement dans la séance mais au quotidien (dès qu’une situation vous stresse, faites ce geste pour vous retrouver dans ce lieu « sécure » apaisant.
Le thérapeute va ensuite effectuer des mouvements de droite à gauche devant les yeux du patient avec deux doigts, lui demandant de suivre du regard ces mouvements sans bouger la tête. Ces séries successives et assez brèves de mouvements des yeux (20 à 30 secondes) continuent jusqu’à ce que les émotions soient neutralisées et que l’événement passé devienne associé par le patient à des pensées et des sentiments positifs sur lui-même. Au fur et à mesure du travail (près d’une heure), des associations se font, l’état émotionnel du sujet change et s’abaisse au point de terminer la séance dans un grand soulagement qui continue après la séance.

Comment ça fonctionne ?

Les mouvements alternatifs excitent le nerf optique relié aux faisceaux de neurones pour atteindre l’amygdale logée dans le cerveau limbique siège des émotions. L’amygdale est le lieu de la peur depuis notre naissance. Nos souvenirs, particulièrement ceux liés aux émotions négatives, nos traumatismes importants sont stockés dans cet endroit qui garde les émotions et les sensations physiques liées à l’événement. L’activation de cette zone de l’hémisphère droit dissout les émotions et redonnent la vie à la « bouillie de neurones », comme le dit Francine Shapiro, qui s’était constituée au fil des scènes de la vie. En coupant la répétition inconsciente des mêmes situations traumatisantes, nous libérons le patient de ce passé constamment présent et figé dans des réactions aliénantes. La psychanalyse est fondée sur le dire, la parole, l’EMDR sur l’éclatement des émotions. D’où l’importance que le praticien ait nettoyé ses propres émotions auparavant dans un travail personnel. Il est important de ne pas faire d’EMDR avec n’importe qui. Assurez-vous que le thérapeute soit bien formé !

Combien faut-il de séances ?

Le nombre de séances dépend du traumatisme complexe du patient. Lorsqu’on atteint le souvenir source qui semble être à l’origine des traumatismes, la libération du patient s’accélère. Le thérapeute n’interprète pas le matériel donné par le sujet, il le recueille. Et surtout, il travaille avec le noyau « sain » du sujet. Le nombre de séances varie en fonction du traumatisme à traiter. C’est une thérapie brève qui utilise aussi les thérapies cognitives pour affiner la stratégie thérapeutique.

Peut-il y avoir des effets négatifs ?

Comme avec toute forme de psychothérapie, il peut y avoir une augmentation provisoire de la détresse. Des souvenirs douloureux non-résolus peuvent émerger. Certains patients peuvent éprouver des réactions pendant une séance de traitement que ni eux ni le praticien n’auraient pu prévoir, comme un niveau élevé d’émotion ou de sensations physiques. Il est nécessaire de terminer par quelques minutes de relaxation associées au lieu sûr. Après la fin de la séance, le re-traitement de l’information émotionnelle liée à l’incident ou au matériel qui a été évoqué peut continuer de se faire par lui-même. Des rêves, d’autres souvenirs, d’autres émotions inhabituelles peuvent se manifester. C’est généralement un signe qu’un travail en profondeur est en train de se faire.

* Titre de l’ouvrage de référence de Francine Shapiro

 

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La psychothérapie aujourd’hui : interactive, brève et solutionniste, par Ghylaine Manet. Ed V.G. , Paris, juin 2018.

 



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