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L’épreuve du maillot

L’épreuve du maillot

Seule dans une cabine d’essayage ou à la vue de tous au bord de l’eau, le passage au maillot est un dur moment pour l’ego. Il interroge notre confiance en nous et notre dépendance au regard d’autrui.

On a un mal fou à le croire, pourtant, il fut un temps - dans les années 1970 - où le port du bikini était un acte de libération de la femme. Vous avez bien lu. De libération ! Pas d’aliénation à son image, aux normes sociomédiatiques toujours plus exigeantes, au regard de l’autre… En ce temps-là, peu importait si les seins ne pigeonnaient pas, si le ventre ne ressemblait pas à celui d’un marathonien ou si les fesses n’avaient rien de brésiliennes.

Les vêtements tombent… notre moral aussi

Hélas, autres temps, autres moeurs, désormais le bikini se mérite. Il s’obtient le plus souvent après avoir fait de rudes classes préparatoires à base de régimes, de massages amincissants ou de sport. Inutile de rappeler que, dans notre culture ultranarcissique et valorisant la performance, le mou et le flou n’ont évidemment pas la cote. D’où la fameuse « épreuve du maillot ». Il faut dire qu’il s’agit bien d’une épreuve. De celles qui mettent à mal notre ego. Et nulle n’y échappe : les orgueilleuses et les désinvoltes passeront, dans la cabine d’essayage, le même mauvais quart d’heure que les autres. C’est d’ailleurs le seul moment d’égalité. Sous la lumière blafarde des néons, le choc est toujours rude, confirme Catherine Blanc, sexologue et psychanalyste. « Les vêtements qui camouflaient, tenaient, dessinaient la silhouette tombent et nous laissent face à un corps dans sa réalité, témoignant aussi de la façon dont nous le traitons. Cette brutalité du regard sur soi n’est bien sûr pas objective, elle est façonnée par l’estime que l’on a de soi et les comparaisons, plus ou moins conscientes, et toujours en notre défaveur, que les images médiatiques nous incitent à faire. »

Sophie, 41 ans et grande sportive, avoue ne plus voir que ses défauts face au miroir. « Mes mollets râblés, mes seins trop mous. Dans ces moments- là, j’oublie que je suis plutôt mince et que mes copines envient mes fesses musclées. » Claudia Gaulé, gestaltthérapeute, explique cette amnésie négative par la nature complexe de la représentation que chacune a d’elle-même, qui ne possède aucune réalité objective.

« Ni unidimensionnelle ni fi gée, elle est en réalité constituée de plusieurs images de soi qui s’élaborent à partir de la sensation de soi et du regard de l’autre », précise-t-elle. Lorsqu’elle essaye un maillot, Manon, 36 ans, entend la voix de sa mère : « Rentre le ventre, tiens-toi droite ! » Elle confie : « Et ce n’est rien à côté de ce que j’imagine comme réfl exions sur mes cuisses ou mes seins quand je me lève pour aller nager avec mon mari surfeur, mince et bâti comme un dieu ! »

La plage, le nouveau tribunal

Si les imperfections, réelles ou supposées, se dissolvent miraculeusement sous un regard amoureux, elles peuvent devenir très douloureuses sous celui de parfaits inconnus. « L’enfer, c’est les autres », a écrit Sartre, mais ne serait-ce pas plutôt ce que l’on imagine de leur regard ? « Tout dépend de son capital de confi ance personnel, constate Catherine Blanc. Plus il est important, moins on sera dans la dépendance du regard de l’autre, et moins on imaginera l’oeil jugeur, désapprobateur ou moqueur. Je reçois des jeunes femmes absolument magnifi ques qui, pourtant, vivent l’enfer malgré un physique parfait ! Cela dit, même si tout dépend de l’histoire de chacune, il faut reconnaître que les critères esthétiques de notre culture déforment totalement le regard que l’on porte sur soi. » Isabelle Queval, philosophe spécialisée dans les représentations contemporaines du corps, constate que la silhouette performante – mince, ferme, jeune – est plus que jamais la représentation idéale. « Le vêtement s’acquiert, mais le corps, lui, se conquiert, et de haute lutte. Notre culture est lipophobe, la haine du gras est partout, masquée par des discours sur la santé, illustrée dans la publicité ou la mode par une minceur sèche, athlétique. Rien d’étonnant dans le fait que celle qui se retrouve face à son corps de mère, à ses formes de femme se sente disqualifi ée avant même d’avoir posé un pied sur le sable. »

Avec ou sans bourrelets

L’été dernier, Sabine, 37 ans, a eu le déclic qui a sérieusement mis ses complexes en veilleuse : « Nous faisions un pique-nique avec des amis à côté d’autres personnes. Elles étaient une dizaine, à rigoler, à parler fort et à faire des jeux. Toutes les femmes étaient rondes et en bikini coloré, et pourtant elles avaient la quarantaine. Elles dégageaient tellement de joie de vivre et de sensualité que nos maris avaient du mal à se concentrer sur leurs sandwichs ! Ce jour-là, j’ai eu la conviction quasi physique que c’était ça le vrai. La vérité des corps, leur beauté, ce n’est pas la perfection des formes, mais la vitalité qu’ils dégagent. Le lendemain, je laissais tomber mon une-pièce pour un deux pièces ! »

Claudia Gaulé tient le même discours. « Se visualiser sur la plage non comme sur un podium, mais comme dans un lieu de plaisir, de liberté, puis le vivre de cette façon lorsque l’on y est, en sortant de son mental, voilà ce qui libère en profondeur ! Au lieu de déplorer son tour de cuisses ou ses bourrelets abdominaux, si l’on prenait l’habitude de faire régulièrement une pause, juste pour ressentir, et se dire “Je savoure ce moment unique qui ne reviendra plus”, alors on vivrait son corps de manière différente. » Reste à adoucir son regard sur soi. Un exercice à la portée de tous.

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On a un mal fou à le croire, pourtant, il fut un temps - dans les années 1970 - où le port du bikini était un acte de libération de la femme. Vous avez bien lu. De libération ! Pas d’aliénation à son image, aux normes sociomédiatiques toujours plus exigeantes, au regard de l’autre… En ce temps-là, peu importait si les seins ne pigeonnaient pas, si le ventre ne ressemblait pas à celui d’un marathonien ou si les fesses n’avaient rien de brésiliennes.

Les vêtements tombent… notre moral aussi

Hélas, autres temps, autres moeurs, désormais le bikini se mérite. Il s’obtient le plus souvent après avoir fait de rudes classes préparatoires à base de régimes, de massages amincissants ou de sport. Inutile de rappeler que, dans notre culture ultranarcissique et valorisant la performance, le mou et le flou n’ont évidemment pas la cote. D’où la fameuse « épreuve du maillot ». Il faut dire qu’il s’agit bien d’une épreuve. De celles qui mettent à mal notre ego. Et nulle n’y échappe : les orgueilleuses et les désinvoltes passeront, dans la cabine d’essayage, le même mauvais quart d’heure que les autres. C’est d’ailleurs le seul moment d’égalité. Sous la lumière blafarde des néons, le choc est toujours rude, confirme Catherine Blanc, sexologue et psychanalyste. « Les vêtements qui camouflaient, tenaient, dessinaient la silhouette tombent et nous laissent face à un corps dans sa réalité, témoignant aussi de la façon dont nous le traitons. Cette brutalité du regard sur soi n’est bien sûr pas objective, elle est façonnée par l’estime que l’on a de soi et les comparaisons, plus ou moins conscientes, et toujours en notre défaveur, que les images médiatiques nous incitent à faire. »

Sophie, 41 ans et grande sportive, avoue ne plus voir que ses défauts face au miroir. « Mes mollets râblés, mes seins trop mous. Dans ces moments- là, j’oublie que je suis plutôt mince et que mes copines envient mes fesses musclées. » Claudia Gaulé, gestaltthérapeute, explique cette amnésie négative par la nature complexe de la représentation que chacune a d’elle-même, qui ne possède aucune réalité objective.

« Ni unidimensionnelle ni fi gée, elle est en réalité constituée de plusieurs images de soi qui s’élaborent à partir de la sensation de soi et du regard de l’autre », précise-t-elle. Lorsqu’elle essaye un maillot, Manon, 36 ans, entend la voix de sa mère : « Rentre le ventre, tiens-toi droite ! » Elle confie : « Et ce n’est rien à côté de ce que j’imagine comme réfl exions sur mes cuisses ou mes seins quand je me lève pour aller nager avec mon mari surfeur, mince et bâti comme un dieu ! »

La plage, le nouveau tribunal

Si les imperfections, réelles ou supposées, se dissolvent miraculeusement sous un regard amoureux, elles peuvent devenir très douloureuses sous celui de parfaits inconnus. « L’enfer, c’est les autres », a écrit Sartre, mais ne serait-ce pas plutôt ce que l’on imagine de leur regard ? « Tout dépend de son capital de confi ance personnel, constate Catherine Blanc. Plus il est important, moins on sera dans la dépendance du regard de l’autre, et moins on imaginera l’oeil jugeur, désapprobateur ou moqueur. Je reçois des jeunes femmes absolument magnifi ques qui, pourtant, vivent l’enfer malgré un physique parfait ! Cela dit, même si tout dépend de l’histoire de chacune, il faut reconnaître que les critères esthétiques de notre culture déforment totalement le regard que l’on porte sur soi. » Isabelle Queval, philosophe spécialisée dans les représentations contemporaines du corps, constate que la silhouette performante – mince, ferme, jeune – est plus que jamais la représentation idéale. « Le vêtement s’acquiert, mais le corps, lui, se conquiert, et de haute lutte. Notre culture est lipophobe, la haine du gras est partout, masquée par des discours sur la santé, illustrée dans la publicité ou la mode par une minceur sèche, athlétique. Rien d’étonnant dans le fait que celle qui se retrouve face à son corps de mère, à ses formes de femme se sente disqualifi ée avant même d’avoir posé un pied sur le sable. »

Avec ou sans bourrelets

L’été dernier, Sabine, 37 ans, a eu le déclic qui a sérieusement mis ses complexes en veilleuse : « Nous faisions un pique-nique avec des amis à côté d’autres personnes. Elles étaient une dizaine, à rigoler, à parler fort et à faire des jeux. Toutes les femmes étaient rondes et en bikini coloré, et pourtant elles avaient la quarantaine. Elles dégageaient tellement de joie de vivre et de sensualité que nos maris avaient du mal à se concentrer sur leurs sandwichs ! Ce jour-là, j’ai eu la conviction quasi physique que c’était ça le vrai. La vérité des corps, leur beauté, ce n’est pas la perfection des formes, mais la vitalité qu’ils dégagent. Le lendemain, je laissais tomber mon une-pièce pour un deux pièces ! »

Claudia Gaulé tient le même discours. « Se visualiser sur la plage non comme sur un podium, mais comme dans un lieu de plaisir, de liberté, puis le vivre de cette façon lorsque l’on y est, en sortant de son mental, voilà ce qui libère en profondeur ! Au lieu de déplorer son tour de cuisses ou ses bourrelets abdominaux, si l’on prenait l’habitude de faire régulièrement une pause, juste pour ressentir, et se dire “Je savoure ce moment unique qui ne reviendra plus”, alors on vivrait son corps de manière différente. » Reste à adoucir son regard sur soi. Un exercice à la portée de tous.

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